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Mercredi 12 avril 2006
POINT DE FUITE La fuite, à tous les niveaux, semble être la réponse au mal de vivre tangible de ceux qui peuplent la société moderne occidentale. Cette fuite peut être radicale ou momentanée, mais elle est présente partout. Que ce soit dans l’omniprésence des images qui nous permettent d’oublier notre quotidien, ou dans l’individualisme dans lequel nous nous réfugions par peur de contacts humains, nous fuyons toujours car nous avons peur de ce qui nous attend au bout du chemin. Et ce qui nous attend ultimement est pareil pour tous. C’est elle, la mort, que nous fuyons le plus longtemps possible. Les trois personnages de Feux Rouges, de Cédric Kahn, sont pris en flagrant délit de fuite. Ils ne peuvent plus rester où ils sont, mais leur problème est qu’ils ne savent pas où se réfugier. Les trois fuiront (Hélène fuit ce mari qu’elle méprise, et le prisonnier fuit la prison), mais un seul trouvera un monde où, momentanément, il lui sera possible de devenir un autre, d’oublier sa (la) réalité. En fait, le personnage de Jean-Pierre Daroussin réussit grâce à l’alcool ce qui est impossible à jeun : il pénètre dans un monde parallèle qui lui permet d’exacerber tous ses fantasmes, dont le plus important consiste à devenir le héros d’un thriller. Faisant partie de l’imaginaire collectif, les films policiers (comme à peu près tous les ouvrages de fiction destinés à un grand public) sont populaires car ils permettent de s’identifier à des images de ce que nous voudrions être, c’est-à-dire des personnages plus grands, plus beaux, plus forts que nature, et ainsi d’oublier la monotonie de notre existence. Cette fuite dans un univers fictif peut aussi se faire à travers le rêve, ou encore, comme dans le cas qui nous intéresse, à travers l’alcool. Dans Feux Rouges, l’alcool est, comme chez Cassavetes, le personnage principal du film, elle en est le fil conducteur, au sens propre comme au figuré. C’est elle qui à un moment conduit Antoine dans le chemin du rêve, pour ensuite le faire basculer dans le cauchemar. Cependant, c’est elle aussi qui donne à Antoine le courage d’affronter ses démons, qui annihile ses peurs devant l’adversité. Car si l’alcool permet à Antoine de fuir sa réalité, elle lui permet aussi de vivre un intense moment de liberté, qui devrait habituellement aller de pair avec la fuite. Mais en fait, elle conduit le personnage dans une quête dont la fin n’est pas le Graal mais l’horreur. D’ailleurs, la liberté recherchée par Antoine ne cesse d’être brimée par des éléments qui depuis toujours doivent représenter pour lui une entrave à celle-ci, et qui ressurgissent au milieu de ce mirage : sa femme qui l’empêche de boire, ou les barrages policiers qui l’empêchent d’avancer. Justement, les feux rouges du titre sont peut-être ces avertissements dont Antoine se fout éperdument et qui auraient peut-être pu l’empêcher de franchir le point de non-retour. Mais ce que Cédric Kahn démontre dans ce film, c’est que la définition de la liberté est extrêmement subjective, et que la fuite réelle est impossible. Par exemple, la société a créé un moule pour les gens comme Antoine. Un moule dans lequel le travail est exécuté sans besoin d'être réfléchi, et où plusieurs passent leur vie sans s’apercevoir qu’ils font partie de ceux qui ont arrêté de rêver. Néanmoins, il peut arriver que le moule craque, étant devenu trop hermétique. C’est alors que la liberté devient pour eux tout ce qui ne faisait pas partie de leur quotidien, comme partir sur la route en pleine nuit et boire jusqu’à être complètement déconnecté de la réalité. Mais le matin arrivé, Antoine s’aperçoit que sa fuite le ramène au point de départ, et qu’il a seulement été absent. Toutefois, cette absence lui a donné le courage d’affronter plutôt que de fuir. Hélène, elle, souhaitait s’éloigner de son mari, de qui elle se savait supérieure, ce qu’il ne pouvait plus supporter. Mais elle aussi rencontrera ses démons, qui la forceront à redevenir humaine. Pour le prisonnier, bien que ce personnage soit probablement fabulé par Antoine pour lui permettre de voir sa femme diminuée afin de pouvoir l’aimer à nouveau, la liberté est-elle de sortir de sa cellule, ou d’agresser une femme ? Il importe peu finalement, puisque lui a arrêté de fuir la mort. Il est impossible de fuir complètement, car nous ne pourrons jamais fuir le temps qui passe, ni nous fuir nous-même, sauf si nous sommes, comme dans le cas présent, dans un état parallèle. Tout nous échappe, mais nous ne pouvons y échapper. Les lendemains matins nous rappelleront toujours notre triste condition humaine.
Par Virginie Doré Lemonde - Publié dans : virginiecinema
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