POINT DE FUITE
La fuite, à tous les niveaux, semble être la réponse au mal de vivre tangible de ceux qui peuplent la société moderne occidentale. Cette fuite peut être radicale ou momentanée, mais elle est présente partout. Que ce soit dans lomniprésence des images qui nous permettent doublier notre quotidien, ou dans lindividualisme dans lequel nous nous réfugions par peur de contacts humains, nous fuyons toujours car nous avons peur de ce qui nous attend au bout du chemin. Et ce qui nous attend ultimement est pareil pour tous. Cest elle, la mort, que nous fuyons le plus longtemps possible.
Les trois personnages de Feux Rouges, de Cédric Kahn, sont pris en flagrant délit de fuite. Ils ne peuvent plus rester où ils sont, mais leur problème est quils ne savent pas où se réfugier. Les trois fuiront (Hélène fuit ce mari quelle méprise, et le prisonnier fuit la prison), mais un seul trouvera un monde où, momentanément, il lui sera possible de devenir un autre, doublier sa (la) réalité. En fait, le personnage de Jean-Pierre Daroussin réussit grâce à lalcool ce qui est impossible à jeun : il pénètre dans un monde parallèle qui lui permet dexacerber tous ses fantasmes, dont le plus important consiste à devenir le héros dun thriller.
Faisant partie de limaginaire collectif, les films policiers (comme à peu près tous les ouvrages de fiction destinés à un grand public) sont populaires car ils permettent de sidentifier à des images de ce que nous voudrions être, cest-à-dire des personnages plus grands, plus beaux, plus forts que nature, et ainsi doublier la monotonie de notre existence. Cette fuite dans un univers fictif peut aussi se faire à travers le rêve, ou encore, comme dans le cas qui nous intéresse, à travers lalcool. Dans Feux Rouges, lalcool est, comme chez Cassavetes, le personnage principal du film, elle en est le fil conducteur, au sens propre comme au figuré. Cest elle qui à un moment conduit Antoine dans le chemin du rêve, pour ensuite le faire basculer dans le cauchemar. Cependant, cest elle aussi qui donne à Antoine le courage daffronter ses démons, qui annihile ses peurs devant ladversité.
Car si lalcool permet à Antoine de fuir sa réalité, elle lui permet aussi de vivre un intense moment de liberté, qui devrait habituellement aller de pair avec la fuite. Mais en fait, elle conduit le personnage dans une quête dont la fin nest pas le Graal mais lhorreur. Dailleurs, la liberté recherchée par Antoine ne cesse dêtre brimée par des éléments qui depuis toujours doivent représenter pour lui une entrave à celle-ci, et qui ressurgissent au milieu de ce mirage : sa femme qui lempêche de boire, ou les barrages policiers qui lempêchent davancer. Justement, les feux rouges du titre sont peut-être ces avertissements dont Antoine se fout éperdument et qui auraient peut-être pu lempêcher de franchir le point de non-retour.
Mais ce que Cédric Kahn démontre dans ce film, cest que la définition de la liberté est extrêmement subjective, et que la fuite réelle est impossible. Par exemple, la société a créé un moule pour les gens comme Antoine. Un moule dans lequel le travail est exécuté sans besoin d'être réfléchi, et où plusieurs passent leur vie sans sapercevoir quils font partie de ceux qui ont arrêté de rêver. Néanmoins, il peut arriver que le moule craque, étant devenu trop hermétique. Cest alors que la liberté devient pour eux tout ce qui ne faisait pas partie de leur quotidien, comme partir sur la route en pleine nuit et boire jusquà être complètement déconnecté de la réalité. Mais le matin arrivé, Antoine saperçoit que sa fuite le ramène au point de départ, et quil a seulement été absent. Toutefois, cette absence lui a donné le courage daffronter plutôt que de fuir.
Hélène, elle, souhaitait séloigner de son mari, de qui elle se savait supérieure, ce quil ne pouvait plus supporter. Mais elle aussi rencontrera ses démons, qui la forceront à redevenir humaine. Pour le prisonnier, bien que ce personnage soit probablement fabulé par Antoine pour lui permettre de voir sa femme diminuée afin de pouvoir laimer à nouveau, la liberté est-elle de sortir de sa cellule, ou dagresser une femme ? Il importe peu finalement, puisque lui a arrêté de fuir la mort.
Il est impossible de fuir complètement, car nous ne pourrons jamais fuir le temps qui passe, ni nous fuir nous-même, sauf si nous sommes, comme dans le cas présent, dans un état parallèle. Tout nous échappe, mais nous ne pouvons y échapper. Les lendemains matins nous rappelleront toujours notre triste condition humaine.